Un projet de recherche au carrefour de l’urgence et de l’innovation
La faculté de langage définit notre humanité commune et, pour accéder à la compréhension fine de cette faculté, l’approche la plus solide est d’analyser les langues du monde dans leur diversité. L’Océanie est un lieu d’investigation particulièrement fécond dans cette quête, en raison du grand nombre de langues qui y sont parlées : environ 1 300, soit 20 % des 7 000 langues de la planète. Pourtant, ces langues sont utilisées par moins d’un millième de la population mondiale. Elles sont menacées. Leur disparition, imminente pour certaines, nous prive d’une part inestimable de notre patrimoine culturel et d’une fenêtre sur le langage humain. La disparition d’une langue a par ailleurs un impact économique, social et sanitaire dont les effets dépassent largement les communautés concernées.
C’est dans ce contexte d’urgence que le CNRS-Sciences Humaines et Sociales a lancé, en mars 2025, le projet HéLiCéO, « Héritages Linguistiques, Cultures orales, Éducation en Océanie », financé au titre de France 2030 par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR-24-RRII-0001) dans le cadre du programme « Recherche à risque et à impact ». HéLiCéO rassemble un consortium scientifique d’une dizaine d’institutions et de laboratoires autour d’un projet de cinq ans (2025–2030) qui vise à décrire les langues d’Océanie, prioritairement les plus menacées, à mieux comprendre leur histoire, à documenter leurs cultures orales, et à étudier les conditions de leur transmission dans un environnement multilingue. Cette assise empirique à partir de langues typologiquement diverses permet non seulement de mieux saisir le paysage linguistique de cette vaste région, mais plus largement, de mieux modéliser le développement du langage au sein de l’espèce humaine. Enfin, HéLiCéO s’attache à venir en appui de la transmission de ces langues en accompagnant des politiques éducatives innovantes qui préservent la diversité linguistique tout en favorisant la réussite scolaire.
Pourquoi l’Océanie ?
L’Océanie, qui s’étend de la Nouvelle-Guinée à l'île de Pâques dans le Pacifique, présente un remarquable continuum culturel et linguistique résultant de deux grandes vagues de peuplement venues d’Asie. De la première occupation de la région « Sahul » (Nouvelle-Guinée, Australie, Tasmanie), qui remonte à plus de 60 000 ans, sont issues les langues australiennes (300 langues au total) et les langues papoues (860) – l’ensemble linguistique le plus divers au monde. Puis, il y a environ 3 500 ans, une partie de ces populations papoues implantées sur les côtes de Nouvelle-Guinée a connu l’arrivée des populations dites austronésiennes, dont la formidable expansion maritime avait commencé à Taiwan. De cette rencontre est né le proto-océanien, l’ancêtre commun des 500 langues océaniennes contemporaines. Ces contacts au fil des millénaires ont façonné les sociétés insulaires du Pacifique : elles ont su adapter leurs modes de vie aux différents environnements qu’elles ont peuplés, des îles-continents aux atolls, tout en transmettant leurs connaissances à travers une mosaïque de langues et de traditions orales. Cependant, cette diversité, qui a longtemps fait la force de ces sociétés, est aujourd’hui vulnérable face aux effets de la mondialisation économique et culturelle, et à ceux des dérèglements climatiques.
Une approche scientifique transdisciplinaire
HéLiCéO réunit une équipe internationale qui a conçu un projet interdisciplinaire en appui sur la linguistique descriptive, historique et typologique, l’ethnolinguistique, la psycholinguistique, l’anthropologie, les mathématiques et l’informatique, afin d’embrasser le sujet à différentes échelles : celle des langues et des productions langagières elles-mêmes, envisagées comme des systèmes ; celle des individus, notamment les enfants, dont le cerveau sait gérer plusieurs langues ; celle des sociétés dans lesquelles se structurent les relations entre les langues. Le projet se déploie selon cinq axes de recherche :
1 – Description et analyse des langues d’Océanie
Il s’agit de répondre à l’urgence de documenter des langues menacées. Même si l’équipe du projet connaît bien le terrain océanien et dispose de solides réseaux dans la région, la tâche paraît titanesque au regard du grand nombre de langues à décrire et du peu d’experts mobilisables pour réaliser les enquêtes in situ et analyser les corpus collectés. C’est pourquoi HéLiCéO développe des protocoles innovants pour faciliter les enquêtes extensives et accélérer le traitement des données afin de produire des analyses grammaticales semi-automatisées.
2 – Linguistique historique et comparative
Si l’histoire des langues océaniennes est désormais établie dans ses grandes lignes, la genèse du proto-océanien au contact des langues papoues, et les étapes les plus récentes du processus de diversification linguistique, restent à préciser. HéLiCéO entend y contribuer en conjuguant les outils de la dialectologie avec ceux de la méthode comparative. Par ailleurs, l’étude des langues du Pacifique prend tout son sens lorsqu’on les replace dans le contexte plus global de la diversité des langues du monde. À cette fin, HéLiCéO construit des bases numériques, par exemple, sur les changements phonétiques tels qu’ils sont reconstruits dans les langues du Pacifique, mais aussi dans les autres familles du monde. Le projet consolide aussi des bases existantes consacrées aux évolutions sémantiques dans le lexique. L’histoire des langues océaniennes est également explorée grâce à l’étude des transformations de leur grammaire.
3 – Patrimoine oral et mythologie comparée
Dans les cultures océaniennes, c’est par voie orale que se sont transmises, depuis toujours, les langues et les connaissances sur l’environnement et la mémoire des temps anciens. Les arts de la parole au sens large constituent le patrimoine culturel immatériel des populations du Pacifique. Or, à l’heure de la mondialisation culturelle, ce précieux héritage est menacé. Les textes recueillis restent épars et un travail comparatif approfondi reste à entreprendre, notamment entre la Polynésie et la Mélanésie, afin d’identifier les récits les plus anciens. L’enjeu est ici de révéler les connaissances autochtones transmises par la tradition orale et de tracer la filiation de certains motifs récurrents à travers l’Océanie. Pour ce faire, HéLiCéO élabore une base de mythologie comparative autour des traditions orales du Pacifique, destinée à la fois aux chercheurs du domaine, aux communautés locales et au grand public.
4 – Acquisition du langage en contexte multilingue
Un biais majeur affecte la recherche mondiale : moins de 2 % des langues du monde sont représentées dans les quatre revues scientifiques les plus influentes en acquisition du langage. Les enfants plurilingues ne figurent que dans 15% des articles, alors qu’ils constituent la moitié de la population mondiale. L’Océanie offre une opportunité unique pour corriger ce biais systémique, en étudiant comment des enfants développent leurs capacités langagières en famille et à l'école, en milieu urbains ou ruraux, dans des environnements multilingues réels, diversifiés et authentiques. Là aussi, HéLiCéO développe des méthodes et des outils innovants pour capter des interactions langagières qui approchent in situ la granularité obtenue en laboratoire.
5 – Politiques linguistiques et éducatives en Outremer
L’école est arrivée dans le Pacifique insulaire dans les bagages des missionnaires et des administrateurs dans la première moitié du 19ème siècle. Elle est intrinsèquement liée à la colonisation. Elle a longtemps banni de son enceinte les langues des élèves. Il y a quelques décennies encore, les enfants surpris à parler dans leurs langues d’origine étaient punis, y compris physiquement. Depuis une quarantaine d’années, l’école dans les pays et les collectivités du Pacifique s’est cependant ouverte aux langues locales. Pour soutenir cette dynamique, HéLiCéO propose différentes actions de diffusion, de médiation et de valorisation de la recherche fondamentale sur les langues océaniennes : création d’un corpus de ressources pédagogiques ; sensibilisation aux acquis de la recherche scientifique ; aide à la décision en matière de politique éducative et linguistique.
HéLiCéO relève d’une recherche de pointe au service de la compréhension de la faculté de langage, mais cherche aussi à répondre à des enjeux sociétaux immédiats, en apportant des contributions efficaces aux efforts de construction de sociétés apaisées dans l’espace Pacifique, et en promouvant une francophonie ouverte à la diversité culturelle et linguistique, en lien étroit avec les communautés locales. Par ailleurs, en cherchant à former une nouvelle génération de chercheur.e.s issue du Pacifique, l’équipe d’HéLiCéO envisage l’Océanie comme un lieu d’où l’on produit de la connaissance, et non seulement comme un objet à décrire.